«Le baptême peut briser des jeunes» L’Avernir 15.10.2015

Psychologue de formation, Malika Borbouse sort un livre qui risque de faire du bruit dans les cercles: «La face cachée des baptêmes estudiantins».

Alors que les baptêmes se finissent peu à peu, c’est un pavé dans la mare que jette Malika Borbouse en sortant son premier ouvrage, La face cachée des baptêmes estudiantins. C’est que cette ex-bleuette «passionnée par les mécanismes relationnels et psychologiques» qu’elle a pu observer durant ses études en psychologie à l’institut libre Marie Haps semble catégorique dans son analyse psycho-sociologique de ce folklore. «Il y a des pressions, et il peut y avoir des dérapages et de l’abus», explique l’auteure qui a notamment rencontré de nombreux baptisés.

Malika Borbouse, comment analysez-vous les baptêmes estudiantins en Belgique?

En étudiant ce que m’ont dit plusieurs personnes qui ont participé à des baptêmes, je remarque que cela n’a rien à voir avec le petit jeu que ses défenseurs présentent souvent. L’expression «bon enfant», on en est loin. Il y a toujours un moment ou un autre où les comitards vont tenter de dépasser des limites, que ce soit psychologiquement ou physiquement. Le souci c’est que les bleus ont l’esprit engourdi: ils ne savent plus trop où ils en sont, ils lâchent prise à cause des grands huit émotionnels qu’ils subissent. Un peu à l’image de ce que l’on fait en hypnose… Quant aux comitards, certains m’ont expliqué qu’instinctivement, ils se coupent des émotions que peuvent ressentir les bleus. Pas de compassion! Les comitards testent et les bleus sont perdus. Dans ces circonstances…

Est-ce ce type de comportement qui est à la base des dérapages?

Le fait que le baptême est considéré comme un jeu – et qu’on évolue donc dans un contexte où les règles sont malléables – que les bleus acceptent d’emblée de jouer le rôle de victimes consentantes et que la bière coule à flots du côté des baptiseurs, ça donne un cocktail détonnant qui peut être mal géré. C’est là qu’on voit apparaître des «écarts». Dans certains cas, ces dérapages s’assimilent même parfois à des comportements sadiques, comme lorsqu’on urine sur un bleu par exemple.

« Un des anciens bleus que j’ai interviewé était encore très fragile à l’évocation de son baptême : elle a été jusqu’à remettre en cause sa propre personnalité. Elle se demandait sur quel pied danser. »

Pour certains baptisés, est-ce aussi l’occasion de prendre leur revanche sur ce qu’ils ont subi?

On peut l’imaginer. Le baptême est un cercle vicieux où on répète constamment sur d’autres ce que l’on a subi. Mais tout comme en cuisine, au plus on épice, au plus on mangera épicé: dans le baptême, il semblerait qu’au plus on a souffert, au plus on fera souffrir. Bien sûr que tous les baptisés et les comitards ne sont pas pervers ou sadiques. Mais puisqu’ils exorcisent, en quelque sorte, la douleur, le dégoût et la peur ressentie en la reproduisant sur les suivants, par effet boule de neige, leurs comportements peuvent être forts.

À vous lire, on est loin du simple rite folklorique défendu par les cercles.

Assimiler le baptême à un rite de passage, comme certains le disent, c’est totalement faux d’après les auteurs que j’ai consultés. Là où les rites traditionnels des civilisations africaines testent par exemple le courage de leurs membres, on ne retrouve jamais la notion d’humiliation. Jamais un rite n’est censé humilier!

Quant aux valeurs prônées avant le début des épreuves, c’est une façon d’attirer les nouveaux et de donner de la consistance au baptême. Est-ce qu’on apprend la solidarité en avalant le vomi de son voisin? Non. Par contre, on prouve seulement qu’on est capable d’obéir docilement à un ordre.

L’humiliation que subissent les bleus peut-elle avoir un impact sur leur équilibre mental?

Pour tout jeune, le début des études supérieures marque un bouleversement dans sa vie. Les nouveaux rythmes de vie (environnement, horaires, amis…) qu’ils vont acquérir en quelques jours déstabilisent ces jeunes: c’est normal. Mais si on y ajoute les baptêmes et l’ambiance angoissante qui peut les accompagner, ça peut être très troublant. Dans les cas les plus extrêmes, ça peut développer une schizophrénie. Mais quoi qu’il en soit, ça a des influences sur la personnalité des étudiants car on les déstabilise doublement. Ainsi, si leur expérience est trop forte émotionnellement, elle peut briser la membrane protectrice de leur personnalité. Une des filles que j’ai rencontrée m’a par exemple expliqué qu’elle a eu du mal à sortir de chez elle durant près d’un an après son baptême. Lorsque la nuit tombait, elle avait besoin de se retrouver sous la couette avec son copain. Pourquoi? Parce qu’elle avait besoin de chaleur et de sécurité. Son baptême l’avait trop exposée à l’insécurité en quelque sorte. Et ce n’est pas un cas unique…

« Pour les bleus, il n’y a jamais de bonnes réponses à donner aux comitards. Ces derniers font attention à les laisser constamment dans une situation d’angoisse grâce à une communication confusionnelle. »

Si le baptême est synonyme de souffrance pour autant de bleus, pourquoi poursuivent-ils?

Derrière la rengaine «ils quittent quand ils veulent», se cachent des pressions diverses. Leur parrain ou marraine de baptême compte sur eux et les bleus font bloc: le simple fait de s’y être engagé de leur propre chef est une pression en soi, vis-à-vis de soi, etc.

Et les autorités dans tout ça?

Je pense qu’elles ne prennent pas la mesure de ce qui se passe dans les cercles. Selon un policier que j’avais interrogé à l’époque, «ce qui n’est pas dénoncé n’existe pas». Aujourd’hui encore, j’ai eu confirmation que certaines hautes écoles ne se tracassent toujours pas plus que ça des conventions qui sont signées avec les cercles. Pour certaines autorités académiques, il s’agit juste d’une formalité. Une façon de se dédouaner de tout reproche. Concrètement, les responsabilités reposent uniquement sur les étudiants.

Des menaces et des pressions cinq ans après

Présenté une première fois en 2009 dans le cadre de son mémoire, le travail réalisé par Malika Borbouse a rapidement intéressé l’éditeur parisien Publibook.

«Même si ce genre d’analyse sur les baptêmes estudiantins est assez rare chez nous, c’est différent en France ou les lecteurs s’intéressent beaucoup à la problématique du bizutage qui est assez similaire, explique l’auteure. C’est sans doute pour cette raison qu’ils ont rapidement été emballés par mon projet.»

Mais pourquoi attendre plus de cinq ans pour publier La face cachée des baptêmes estudiantins? «Avant tout pour des raisons personnelles, avoue Malika Borbouse. Malgré mon diplôme et l’assurance d’avoir fait du bon boulot, je ne me sentais pas encore prête pour assumer la pression qui accompagne ce type de thématique. À l’époque, j’avais notamment reçu des messages plutôt menaçants de la part de quelques baptisés. J’ai donc attendu que de l’eau coule sous les ponts, aussi bien pour moi que pour les personnes interrogées à l’époque: même s’il est impossible de les reconnaître dans le livre – et que j’avais leur accord pour publier ce livre -, je souhaitais qu’ils puissent prendre encore un peu de recul par rapport à cette période de leur vie. Mais là encore, j’ai compris que c’était compliqué pour certains d’entre eux: j’ai par exemple eu récemment un appel d’une de mes sources qui s’inquiétait de la sortie du livre et de ce que ses anciens camarades de guindailles pourraient penser. Il a fallu que je le rassure. Mais ça prouve à quel point les baptêmes peuvent marquer l’inconscient d’anciens étudiants.»

 

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