150 ans de rite initiatique estudiantin à Liège-M. Péters

150 ans de rite initiatique estudiantin à Liège

 

Comme chaque année, les premières semaines de la rentrée universitaire sont l’occasion de critiques des organisations folkloriques estudiantines.  L’accident de Fanny, étudiante en Faculté de Médecine Vétérinaire à l’ULg a ouvert la salve des affirmations diffamatoires annuelles.  Entre qualificatifs douteux (Nazillons !) et négation de l’existence de certaines dérives, il semble opportun de remémorer quelques notions… en actualisant un article que d’aucuns auront déjà pu lire.

 

 

Peut-on dater avec précision les pratiques baptismales liégeoises ? Cela n’est pas aisé. La casquette estudiantine apparaît vers 1860 et sa popularisation est plus tardive encore. On ne peut affirmer que le baptême soit contemporain de cette naissance car on ne possède aucun document précis. Gustave Rahlenbeck, dans ses « Histoires Estudiantines » écrites durant l’année académique 1885-1886, tout en précisant que cette tradition ancienne n’est plus pratiquée que par quelques rares incorruptibles, décrit la cérémonie du baptême des casquettes. C’est donc depuis environ 150 années que la tradition baptismale se forge à Liège.

 

 

Le folklore est un fait social. Il y a, en effet, folklore, dès qu’un groupe social — peu importe sa taille — ne partage pas toute la culture dominante (qu’il veuille ou ne puisse le faire) et secrète ou continue une autre culture dont la fonction est de traduire l’identité du groupe.

 

 

En ce sens, le folklore estudiantin est remarquable : les étudiants constituent un groupe social qui, bien que participant à la culture dominante, a ressenti le besoin de se créer une culture propre, avec des croyances, des rituels, des narrations, de la musique, des costumes particuliers, etc., et dont la fonction est de lui assurer une identité, ainsi que de lui permettre tout un jeu de différenciations à l’échelle locale. Ces différences soigneusement entretenues dans le secret des comités ne sont certainement pas indépendantes de la curiosité nocive dont est victime la tradition baptismale…

 

 

Tout groupe social vivant dans un univers clos cherche à rendre la vie communautaire plus supportable en s’en affranchissant occasionnellement et symboliquement. La guindaille est cette « soupape de sécurité » dans le monde estudiantin. Elle est une moquerie collective qui bloque momentanément le fonctionnement du système pédagogique et de l’ordre social. Elle réussit un instant à désacraliser l’ordre établi symbolisé par le recteur, le professeur, le bourgeois ou l’autorité en les ramenant au niveau de l’humanité.

 

 

Paradoxalement, le rituel ludique de la guindaille est une manière d’intégration et de réaffirmation de l’ordre social car il est momentané.  Une fois terminé, tout rentre dans l’ordre. Le folklore étudiant tient dès lors plus de l’intégration que de la subversion puisque quand la fête est finie tout recommence « comme avant » ; on engrange pour plus tard des souvenirs épiques qui seront ressassés, racontés, améliorés, prêts à ressortir lors d’une soirée d’anciens ou d’un souper d’amis.

Dans les rituels estudiantins, le baptême universitaire est difficilement explicable par les seules nécessités de l’existence matérielle ou celles de l’adaptation de l’homme à son milieu.

 

Le néophyte universitaire débute son existence folklorique par une cérémonie qui s’est fortement enrichie au fil des décennies. Le nom de la célébration couvre toute une série d’activités qui s’étendent sur une période de plusieurs semaines. Pendant ce temps, le bleu est accueilli, parrainé, initié aux chansons, mais aussi à la boisson et au respect des anciens. Toutes ces épreuves ont pour but sa formation folklorique et sa progressive intégration dans le groupe et, au-delà de celui-ci, dans la collectivité universitaire.

 

Toutes les définitions concourent à affirmer que l’initiation est toujours un processus destiné à réaliser psychologiquement le passage de l’être d’un état, réputé inférieur, à un état supérieur. Un cérémonial initiatique accompagne l’admission des individus d’un groupe à un autre. Les ethnologues s’entendent pour dire qu’il comprend des rites de séparation, de marge et d’agrégation. Les premiers arrachent le futur initié à son monde pour l’introduire dans le nouvel univers ; les rites de marge, de durées variables, comprennent tout un ensemble de brimades ; enfin, les rites d’agrégation visent à la resocialisation de l’individu  et à la réintégration du nouvel être dans la société avec son statut définitif.

Ces composantes essentielles du rite d’initiation sont présentes dans le baptême universitaire :

  • pour l’étudiant, les rites de séparation sont loin d’être symboliques : attitude volontairement irrespectueuse ou moqueuse des anciens ; utilisation du terme générique « bleu », position déférente du « gueule en terre » sont des marques évidentes de la volonté d’arracher le bleu à son ancien milieu pour le projeter dans un nouveau monde qu’il doit découvrir. Par le passé, le bleu était affublé d’un surnom bien peu sympathique.

 

  • les rites de marge sont les plus nombreux et les plus visibles et les plus critiqués par le profane. Les épreuves imposées au bleu sont diverses et multiples.  Elles connaissent une évolution parallèle à celle des mœurs et mentalités ; c’est une période d’« initiation » qui fait passer le bleu de l’autorité parentale à l’autorité des baptisés.

 

  • A côté de ces épreuves, il y a une resocialisation du bleu dont le caractère d’instruction (chants, histoire du folklore, etc.), de transmission des connaissances (coutumes) et d’éducation morale (contrôle de soi, fraternité entre les candidats qui vivent ensemble les mêmes épreuves) est indéniable.

Le nouvel étudiant est réintégré dans la société « un peu moins beau physiquement, un peu plus beau moralement ». Les rites d’agrégation, certes moins perceptibles hors du monde estudiantin, sont les plus importants aux yeux des baptiseurs.  Ils ont pour but d’assurer la conservation des coutumes ancestrales et de véhiculer les traditions folkloriques générales et propres au groupe.

 

In fine, l’agréation aboutit à l’octroi du diplôme de baptême et au droit de porter une penne, l’ex-bleu participe alors, à l’égal des anciens, à la guindaille et au folklore.

 

L’évolution des épreuves imposées aux néophytes comme rites de marge atteste que le folklore estudiantin ne vit pas indépendamment de la société, mais change avec elle et les individus qui la composent. La  relation d’antériorité entre le tout symbolique baptême de la casquette que l’on remplit de bière à la fin du 19e siècle, et le bain de sang qui termine la cérémonie initiatique ces dernières années, est évidente. Le rite actuel s’est formé au cours des décennies par une addition successive d’épreuves et l’abandon d’autres.

Un autre élément essentiel est le fait que le folklore initiatique estudiantin se vit dans sa ville et se forge donc une identité particulière.

 

Une fois arraché à son milieu, l’étudiant est instruit, initié aux « mystères » de sa nouvelle société. Les leçons de chants et autres rallye-cafés durant lesquels le bleu se familiarise avec les pratiques courantes de ses aînés tiennent d’une volonté de resocialisation et d’intégration indéniable.  Il n’en était pas différemment au 19e siècle.

 

Aujourd’hui comme hier, n’en déplaise à certains qui pêchent par méconnaissance, le baptême universitaire est un rite d’initiation.

 

Michel Péters

Historien de formation

Président d’Honneur de l’Association Générale des Etudiants Liégeois.

 

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